Dans le maritime, tout le monde parle de « BL ». Mais entre les différentes versions (original, telex release, express, eBL), les responsabilités juridiques et les impacts opérationnels, ce document est souvent mal compris… jusqu’au jour où un conteneur reste bloqué au port parce qu’un BL est mal émis ou arrive en retard.
Dans cet article, je vous propose de repartir des bases, mais avec un angle 100 % opérationnel : qu’est-ce qu’un bill of lading, à quoi il sert vraiment, où sont les pièges, et comment l’utiliser pour sécuriser vos flux import/export.
Bill of lading : de quoi parle-t-on exactement ?
Le bill of lading (BL) est un document contractuel émis par le transporteur maritime (ou son agent) qui remplit trois fonctions majeures :
Dit autrement : sans BL maîtrisé, pas de marchandise livrée, pas de paiement sécurisé, et un risque maximal de litiges.
Sur le terrain, le BL devient le pivot entre trois mondes :
D’où l’intérêt de ne pas le laisser uniquement « aux transitaires » ou « au service export » sans visibilité côté supply chain.
Les différents types de BL : bien choisir pour éviter les blocages
Tout n’est pas « un BL » au sens unique du terme. Selon la situation, vous n’allez pas utiliser le même type de document. Les plus courants :
1. Original Bill of Lading (BL original)
C’est la version « papier » classique, émise en plusieurs exemplaires originaux (souvent 3), signés par le transporteur. La livraison de la marchandise au port de destination se fait contre remise d’un original endossé.
Utilisé quand :
Principal risque : les originaux arrivant après le navire, le conteneur reste bloqué, avec frais de détention/demurrage à la clé.
2. Telex Release
Le chargeur remet les originaux au transporteur au port de départ, qui en informe son agent au port d’arrivée (message « telex release » dans les systèmes). Le destinataire peut alors retirer la marchandise sans présenter d’original.
Intéressant quand :
Attention : moins de contrôle sur le transfert de propriété, à bien aligner avec les conditions commerciales.
3. Express Bill of Lading
Proche du telex release, mais sans émission d’originaux dès le départ. Le BL est « express » : pure preuve de contrat, sans fonction de titre de propriété. Le destinataire peut retirer la marchandise avec une simple copie (ou via les systèmes du transporteur).
À privilégier :
4. Straight vs Order Bill of Lading
Le choix de ce type de BL doit être aligné avec vos Incoterms, vos modalités de paiement et votre niveau de confiance dans le client.
Que contient un BL et pourquoi chaque champ compte
Sur le papier, un BL ressemble souvent à un mix indigeste d’informations. Pourtant, chaque champ peut déclencher soit un flux fluide, soit un litige.
Parmi les éléments clés :
Sur le terrain, les erreurs les plus fréquentes viennent d’un copier-coller de données d’un vieux BL sans relecture sérieuse. Résultat : mauvais destinataire, mauvaise référence de commande, voire mauvais Incoterm.
Cycle de vie d’un BL : du booking à la remise au destinataire
Pour bien gérer un BL, il faut visualiser son cycle complet :
1. Booking et pré-données
Le chargeur (ou transitaire) réserve l’espace auprès de la compagnie maritime. À ce stade sont déjà fixés :
Un mauvais paramétrage ici se retrouve mécaniquement sur le BL final.
2. Embarquement et « draft BL »
Une fois le conteneur chargé à bord, la compagnie émet un projet de BL (« draft ») transmis au chargeur pour validation. C’est le moment critique pour corriger :
Astuce terrain : ne jamais valider un draft BL sans rapprochement systématique avec les documents commerciaux et les données TMS/WMS.
3. Emission du BL final
Une fois le draft validé, le transporteur émet le BL définitif :
Le BL est ensuite envoyé :
4. Remise au port de destination
À l’arrivée du navire :
Tout retard, toute incohérence sur le BL à ce stade : stockage portuaire, demurrage, tensions avec le client, parfois immobilisation de plusieurs dizaines de milliers d’euros de marchandise.
Les erreurs fréquentes avec les BL… et leurs impacts très concrets
Sur dix dossiers problématiques que je vois passer, une bonne partie est liée à un BL mal géré. Quelques cas typiques :
Erreur de destinataire (consignee) ou de notify
Conséquence : le mauvais acteur est contacté, retard dans les démarches douane, puis dans la prise de rendez-vous transport. Sur des ports congestionnés, cela se traduit rapidement par des surcoûts et une rupture potentielle de stock.
BL original bloqué dans une banque ou en transit postal
Vous avez un navire qui arrive à J, mais les originaux sont encore à J-3 dans un bureau postal d’un autre pays… Le conteneur attend. Vous payez du demurrage et du detention, votre client est mécontent, et votre service commercial passe en mode « gestion de crise ».
Description de marchandise incohérente avec les documents douaniers
Si la désignation, le poids ou les quantités ne correspondent pas à la déclaration en douane, vous augmentez :
Dans certains pays, cela peut aller jusqu’à la saisie temporaire du chargement.
BL non aligné avec les Incoterms
Par exemple, un Incoterm FOB avec un BL indiquant un lieu de livraison à l’entrepôt du client. En cas de litige (avaries, retard), chacun renvoie la balle en s’appuyant sur un document différent. C’est le meilleur moyen de perdre du temps, de l’argent… et la relation commerciale.
BL et digitalisation : vers la fin du papier ?
Depuis quelques années, les grands armateurs et certains consortiums poussent l’adoption du eBL (electronic bill of lading). Objectifs :
Côté terrain, les bénéfices sont rapides :
Mais il reste des freins :
Pour une entreprise industrielle ou un distributeur, la bonne approche n’est pas de basculer tout d’un coup, mais de :
Check-list opérationnelle : bien gérer ses BL au quotidien
Pour transformer un sujet « papier » en vrai levier de performance, voici une check-list simple à intégrer dans vos process :
Avant embarquement
À la réception du draft BL
À l’émission du BL final
À l’arrivée au port de destination
Quels indicateurs suivre autour du BL ?
On parle rarement KPI quand on pense « bill of lading », mais quelques indicateurs simples permettent de sortir du mode pompier :
Faut-il laisser la gestion du BL au seul transitaire ?
Sur le terrain, beaucoup d’entreprises externalisent la quasi-totalité du sujet BL au transitaire. C’est confortable, mais risqué :
Une approche plus robuste consiste à :
Cela passe par un référent interne « documentaire maritime » côté supply chain ou ADV, clairement identifié, qui parle à la fois le langage du transitaire et celui du commerce/finance.
En résumé : le BL, beaucoup plus qu’un simple papier à tamponner
Derrière un « simple » bill of lading se joue une grande partie de la fluidité et de la sécurisation de vos flux maritimes :
La prochaine fois que vous verrez passer un projet de BL à valider, inutile de le considérer comme une formalité administrative : c’est un vrai levier logistique et financier. Et dans un contexte de chaînes maritimes chahutées, chaque levier compte.

